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26 février 2009 4 26 /02 /février /2009 12:19
Le chiffre d’affaire du groupe dominant la grande distribution dans les départements d’outre-mer, a doublé en 6 ans. La famille Hayot est classée au 119ème rang des fortunes de France.



« Hayot toujou sakrifyé salaryé’ay pou fè ankô plis lajan » (« Hayot sacrifie toujours les salariés pour faire encore plus d’argent »). En exergue d’un document mis en ligne par le syndicat guadeloupéen UGTG, l’accusation résume la colère qui s’est cristallisée contre le Groupe Bernard Hayot (GBH), devenu au fil des semaines l’un des symboles de la « pwofitasyon » dénoncée par les grévistes antillais.

Descendant d’une famille de colons arrivés à la Martinique en 1680, héritier d’une fortune opulente bâtie sur l’exploitation de « l’or blanc » (le sucre) par l’esclavage, le béké Bernard Hayot a fait du groupe qu’il a fondé en 1960 une multinationale florissante. Implanté en Martinique, en Guadeloupe, en Guyane française, à Trinidad et Tobago, en République Dominicaine, à Cuba, à la Réunion, en Nouvelle-Calédonie, en France métropolitaine, au Maroc et en Algérie, le groupe Bernard Hayot a doublé son chiffre d’affaires en 6 ans. Celui-ci est passé de 1 à 2 milliards d’euros entre 2002 et 2008.

Le secret de cette réussite insolente ? Le groupe, qui doit son développement initial aux activités industrielles et à l’importation, s’est imposé, à partir des années 80, dans la grande distribution et la distribution automobile, jusqu’à occuper dans ces secteurs une position dominante à la Martinique et à la Guadeloupe.

GBH domine la grande distribution outre-mer

Dans le domaine de la grande distribution, GBH construit et exploite des hypermarchés, 5 sous l’enseigne Carrefour et un Euromarché, dont 2 en Martinique, 1 à la Guadeloupe, 2 à la Réunion et un en République Dominicaine. Des grands magasins dont il gère aussi les galeries commerciales attenantes.

A la Guadeloupe, le centre commercial Destreland, à Baie-Mahault, véritable temple de la consommation, avec ses 34 000 mètres carrés, est devenu une cible privilégié des actions du Liyannaj Kont Pwofitasyon (LKP). Le 5 février dernier, plusieurs centaines de grévistes ont envahi le site, contraint de baisser les rideaux. « Ne venez pas à Carrefour, Arrêtez d’enrichir Hayot ! », scandaient les manifestants, avant de bloquer les entrées par des montagnes de caddies entassés. Plus récemment, un hypermarché et une concession automobile du groupe ont été saccagé lors des émeutes qui ont secoué, la semaine dernière, la Guadeloupe.

Un réseau de filiales tentaculaire

Accusé de faire flamber les prix dans ses hypermarchés et de « sucer le porte-monnaie » des Antillais, selon l’expression du porte-parole du LKP, Élie Domota, le Groupe Bernard Hayot est également pointé du doigt pour sa position de quasi-monopole dans d’autres secteurs de l’économie.

Dans celui de l’automobile, par exemple. Unique importateur de Renault dans les quatre départements d’Outre-mer, il est aussi à la tête d’un réseau de concessions multimarques, important et distribuant chaque année dans ces départements plus de 25 000 véhicules Audi, Mercedes, Mitsubishi, Nissan, Renault, Séat, Skoda, Toyota, Vokswagen, Jeep, mais aussi Caterpillar et Renault Trucks. La location automobile et la distribution de pneumatiques ne lui échappent pas non plus.

Mais les activités de GBH ne s’arrêtent pas là. Leur liste dans les départements d’outre-mer ressemble à un inventaire à la Prévert. GBH exploite des magasins sous les enseignes M. Bricolage, Décathlon, Gamm Vert, Yves Rocher, dispose d’une centrale d’achat couvrant la zone asiatique, fabrique des produits laitiers sous la marque Danone, produit et commercialise les Rhums JB et Clément. Il assure, aussi, la représentation, le stockage et la distribution, dans ces territoires, des produits Mars, Pepsico, Lu, BN, Duracell, Sony, Nivéa, etc. Impossible de dresser, en quelques lignes, une liste exhaustive des filiales de ce groupe tentaculaire.

Comment s’étonner, dès lors, que le Groupe Bernard Hayot soit désigné par les grévistes comme l’un des responsables du maintien des départements d’outre-mer sous dépendance d’une économie des containers interdisant tout développement authentique ? « GBH contrôle l’économie de la Guadeloupe et de la Martinique, de main de maître, comme dans les habitations pendant l’esclavage », accuse l’UGTG.

Une fortune bâtie sur l’austérité salariale

Classée au 119ème rang des plus grandes fortunes de France par le magazine Challenges, la famille Hayot a vu la sienne passer de 300 millions d’euros en 2007 à 350 millions d’euros en 2008. Un enrichissement qui alimente, évidemment, la colère de grévistes confrontés à l’intransigeance de patrons rechignant à céder toute augmentation salariale substantielle.

« Ceux qui profitent de leur monopole pour faire flamber les prix sont les mêmes qui refusent catégoriquement d’augmenter les salaires au delà de 2 %, s’emporte Roger Lanoix, secrétaire général du syndicat Martiniquais CDTM. Les capitalistes martiniquais, au premier rang desquels Bernard Hayot, qui ne donne rien à ses salariés et engrange des profits faramineux, portent une lourde responsabilité dans la crise actuelle ».

Une pratique qui plonge ses racines loin dans l’histoire. En février 1900, à l’issue de la première grande grève des ouvriers de la canne, marquée par le massacre de nombreux grévistes, la Famille Hayot préféra licencier un tiers des effectifs de ses usines pour se débarrasser des « meneurs » plutôt que d’appliquer l’accord entérinant une hausse des salaires et l’interdiction des brimades. « L’épisode, raconte l’historien Armand Nicolas, est resté gravé dans le folklore par la fameuse chanson « oué, oué, missié Michel pa lé baye 2 francs » (« M. Michel ne veut pas donner les 2 francs » : un des Hayot s’appelait Michel) » [1].

Accusation de discrimination

Mis en cause sur sa politique salariale, le groupe GBH est également soupçonné par les syndicats de pratiquer la discrimination, en privilégiant les métropolitains dans la promotion, voire le recrutement de ses collaborateurs. « Les métros sont embauchés en CDI avec tous les avantages (..), tandis que GBH développe la précarité des jeunes guadeloupéens, assure l’UGTG. Les travailleurs guadeloupéens cadres, ouvriers, subissent le mépris, l’arrogance, (…) la pression et la discrimination des différents directeurs du GBH. Le mot est passé : pa de pitié pou lè neg ». Interrogé par l’Humanité sur la politique de sa direction des ressources humaines, le groupe n’avait pas, hier soir, donné suite. Le mutisme du groupe sur l’actuel mouvement social ? « Un choix culturel de GBH », répond son service de presse.

Illustration parfaite des profondes inégalités qui déchirent les sociétés guadeloupéenne et martiniquaise, la prospérité des groupes békés comme celui de Bernard Hayot ne résume pourtant pas le système économique ultra-marin dont l’injustice a nourri la révolte. « Cette crise sociétale vient de l’impasse dans laquelle nous a enfermé le système colonial départemental. Un système qui a certes maintenu une part importante de la domination économique des capitalistes békés mais qui y a ajouté une forte pénétration du capital français, écrit l’économiste et dirigeant communiste Michel Branchi, dans une tribune publiée le 21 février par France Antilles. Il y a certes le groupe Bernard Hayot (GBH) ou le groupe Alain Huyghes-Despointes, mais il y a aussi la CMA- CGM, Air France Cargo, Vinci, Veolia, Bouygues, But, Connexion, BNP-Paribas, la Bred, Total, etc. N’ayons garde de l’oublier… »

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