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15 février 2009 7 15 /02 /février /2009 09:37

Le nouveau hors-série de l’Humanité est en kiosque. A lire, l’entretien avec Fernando Martinez Heredia, professeur d’histoire et de philosophie marxiste.

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Le cinquantième anniversaire de la révolution cubaine est-il finalement une date propice pour mesurer la portée de cet événement à Cuba mais également à l’échelle du continent ?

Fernando Martinez Heredia. Pour Cuba, il s’agit sans aucun doute de l’événement le plus important de la seconde moitié du XXe°siècle. Pour l’Amérique latine, ce fut un partage des eaux. Ce continent sortait de l’étape de la post-guerre. Dans plusieurs pays, les gouvernements de bases populaires perdaient du terrain. Nous assistions à l’étape de substitution des importations. Ils s’intégraient sérieusement au capitalisme mondial et aux États-Unis. Cuba, à l’époque, est depuis soixante ans la néo-colonie modèle pour l’Amérique latine. Et le modèle pour les États-Unis, principal agent néocolonialiste de l’histoire. Cuba est un petit pays mais d’une importance stratégique. Il a une forte dynamique économique depuis le XIXe siècle. Le montant des investissements des États-Unis, qui était le plus important en Amérique latine, reposait sur la mono-production, et la concentration de la terre. Cependant, le modèle politique était extraordinairement développé. Cuba a une histoire propre, nationale. Il se constitue comme République démocratique à l’aune du XXe siècle au terme d’un processus politique où l’énorme division ethnique et culturelle a été conjurée.

Car, pour mémoire, Cuba, qui a reçu un million d’esclaves africains, 125 000 Chinois, a connu un apartheid. C’était un pays de castes. La première révolution, à la différence de beaucoup de pays d’Amérique latine, a été abolitionniste en plus d’être indépendantiste. La population a bravé un génocide, Cuba ayant connu les premiers camps de concentration à la fin du XIXe siècle où un cinquième de la population a péri. De là surgit une République. Elle s’est présentée à la nation comme un conflit culturel et idéologique : à qui appartient la nation ?

Pour beaucoup d’Européens, l’idée de nation est un concept bourgeois. À Cuba, il n’en est rien. Lorsque l’on comprend cela, on commence à saisir le sens du triomphe de la révolution de 1959. Dans le même temps, une autre idée s’impose : la justice sociale, car la liberté, seule, n’était pas suffisante. Le capitalisme s’est développé tout comme les idées socialistes et communistes dans le monde. Cuba connaît des résistances de travailleurs et de luttes armées, y compris une révolution nommée « la révolution des années 1930 ». Le socialisme s’est donc acclimaté à Cuba comme idée populaire. On comprend donc mieux l’existence du mouvement 26 juillet (M. 26-7) de Fidel Castro qui survient une vingtaine d’années plus tard. Au vu de cet ensemble culturel et structurel, et de l’existence d’un capitalisme sans issue, la situation est explosive. En parvenant à faire triompher la révolution, et j’insiste sur ce point car le plus difficile reste toujours le triomphe sur l’impossible et la réalisation de ce qui paraissait impossible, alors tout paraît plus facile. Mais, à mes yeux, il est essentiel de saisir les problèmes qu’a dû résoudre Cuba, faute de quoi on ne comprend pas la révolution d’aujourd’hui, qui est la fille de 1959. Ces acteurs sont morts ou vieux. Mais il y a une continuité née de la rupture de tous les moules de comportements (familial, social et national) de subordination aux États-Unis et de la tentative de créer une société totalement différente.


L’histoire n’est pas séquentielle, néanmoins peut-on dessiner les contours d’étapes et de ruptures ?


Fernando Martinez Heredia. Il y a vingt ans de cela, j’ai avancé l’idée d’une périodisation en trois étapes. La première débute avec le triomphe de la révolution jusqu’aux années 1970. La seconde s’étale jusqu’au début des années 1990 et la troisième -encore faudrait-il s’interroger si elle est en train de s’achever ou non. Durant la première période, les bases de la nouvelle société ont été jetées. Le système politique, très élaboré, qui existait à Cuba comme République démocratique, bourgeoise, néocoloniale mais discréditée, a été totalement supprimé. Bien plus que la création d’un nouveau système politique, l’acquis le plus important a été la rencontre des organisations révolutionnaires. L’armement général du peuple, à travers les milices, a été également une démocratisation du pouvoir. Le pouvoir populaire, indépendamment de sa forme, était au service du peuple, à commencer par l’économie.

Ici, les chiffres de la macroéconomie ont cessé d’avoir de l’importance. En revanche, on questionnait l’amélioration des problèmes quotidiens (alimentaires, vestimentaires). L’État a pris alors en charge les services sociaux, santé, éducation, sécurité sociale. L’enjeu était de rendre ces services universels. La distribution à fond de la richesse nationale a été une caractéristique importante de cette période. Il est d’ailleurs difficile de trouver un autre exemple dans le monde. Le processus éducationnel s’est mis en marche alors qu’auparavant le système éducatif était à charge de la famille (la moitié des enfants n’allaient pas à l’école et 20% des adultes étaient analphabètes). Puis vint l’idée que cela n’était pas suffisant. À la fin des années 1960, Cuba a commencé à investir un pourcentage élevé de son PIB dans la recherche scientifique et la recherche en développement. L’éducation s’est multipliée. Le plein-emploi s’est instauré dans un pays où un tiers des personnes en âge de travailler n’avaient pas de travail. Mais nous n’avions pas accès à la substitution, à l’amplification et l’amélioration des technologies, d’une part ; et d’autre part, le PIB n’était réalisé que par le commerce extérieur. Nous étions donc dans l’incapacité de contrôler notre économie. C’est là qu’intervient le vieux Karl Marx et l’idée selon laquelle la révolution doit être mondiale. Mais nous ne pouvions que répondre que « chacun devait faire la sienne ». Et cette problématique est toujours là : les données de l’économie nous appartiennent partiellement et, de ce fait, les relations de travail se mesurent par les insuffisances comme la production au travail. Comment créer une nouvelle discipline de travail après avoir rompu avec les précédentes ? Ce problème aussi subsiste en dépit d’un pouvoir révolutionnaire qui assure à tous la satisfaction des besoins élémentaires et offre des services gratuits.


Quand débute la seconde phase ?


Fernando Martinez Heredia. En 1971, lorsque Cuba est face à deux réalités basiques. La première relève du développement économique socialiste accéléré. Cuba a été contraint de produire une énormité de sucre pour le marché soviétique et allemand afin de faire la balance dans ses relations internationales. Mais de ce fait, il a éternisé cette mono-exploitation, éloignant ainsi le projet d’une économie indépendante. L’autre réalité est la suivante : le triomphe de la révolution a constitué un espoir absolu en Amérique latine. Mais elle impliquait que ce continent soit aussi le champ fondamental, culturel, historique et politique de projet de futur pour Cuba. C’est-à-dire l’existence d’autres pouvoirs ouvertement révolutionnaires ou capables de se déclarer indépendants de l’empire et de promouvoir une autre politique nationale. De ce fait, le projet cubain s’est vu limité.

Et Cuba de s’appuyer sur l’Union soviétique à un degré qui n’était pas convenable. Cette seconde étape est très importante et très contradictoire. Cuba parvient alors à l’universalité de l’éducation, de la santé, de la sécurité sociale grâce aux efforts entrepris mais également grâce à ses échanges internationaux. Si ces derniers ne lui permettent pas un développement économique autonome, ils lui offrent, en revanche, un nouveau modèle de consommation de masse et confortable que j’ai nommé état de bien-être socialiste. Son internationalisme rayonne. Cependant, cette période est contradictoire car nous allons souffrir d’un profond processus de bureaucratisation.

En 1985, il y avait 2,5% de fonctionnaires de plus qu’en 1971 (1%). Le fond de cette bureaucratisation repose sur un changement de mentalité : la créativité et la capacité d’initiative des êtres humains, ce que Cuba a de plus précieux, vont être freinées alors qu’elles favorisent la réalisation de chacun dans la société. Cette bureaucratisation, et ce qu’elle suppose comme cassure et atomisation de la pensée sociale, a empêché toute réflexion sur nos problèmes mais également sur notre projet. Elle a fait en sorte que l’enthousiasme retombe et qu’il se substitue par des formules rituelles. Que le langage se vide de contenu. Tout ce processus de détérioration s’est poursuivi durant la seconde étape. Celle-ci sera précipitée par deux facteurs° : le processus appelé de rectification des erreurs et des tendances négatives. Initié à la moitié des années 1980, entre autres, par Fidel Castro, il a secoué profondément la société. Mais ce processus sera contrecarré par la phase finale et la disparition de l’Union soviétique. Et ce d’une manière à laquelle personne ne s’attendait : elle s’est auto-éliminée. Le socialisme connaît alors un discrédit à l’échelle planétaire. Pour Cuba, cela a signifié une immense cassure de son économie et une détérioration de la qualité de vie puisque, du jour au lendemain, ses relations de dépendance ont été brisées sans que le pays puisse agir dessus, ni les compenser, ni même ouvrir un autre horizon.


Le blocus n’a-t-il pas été également un facteur de blocage du projet ?


Fernando Martinez Heredia. Le blocus américain a été une constante. Il n’a pas été décisif mais, sans nul doute, a énormément joué contre la révolution. Le blocus surgit logiquement parce que Cuba s’est libéré des États-Unis, et ces derniers ne s’en sont jamais accommodés. Face à l’hostilité, l’agressivité y compris les agressions, Cuba s’est vu obligé de créer un instrument militaire disproportionné par rapport à sa taille et à ses besoins. C’est ce à quoi nous a obligés l’impérialisme. L’hostilité ne s’opère pas seulement au niveau des échanges commerciaux, elle est systématique. Ses dommages le sont tout autant. Et c’est une constante durant ces trois périodes.


Pour en revenir à la troisième étape, il s’agit de la période spéciale ?


Fernando Martinez Heredia. Je ne l’appellerai jamais ainsi. Je préfère la précision : la crise économique très profonde et le discrédit mondial du socialisme. Au détour de 1991 et 1994, ce ne sont pas seulement la production et les réserves économiques qui se sont effondrées mais beaucoup d’aspects de la qualité de vie des Cubains. Le pays a été contraint de prendre des mesures très dures pour survivre. Certaines allaient même à l’encontre des propres idées de la révolution, comme la double monnaie, en juillet 1993. Le dollar, la monnaie de nos ennemis, allait circuler légalement à Cuba et obtenir une capacité de décision incroyable, et changer la relation au travail. Les « remises », c’est-à-dire l’argent que les Cubains se trouvant à l’étranger envoyaient à leurs familles, sont devenues extrêmement importantes : plus de mille millions de dollars par an. Elles étaient précieuses parce qu’elles permettaient d’obtenir des devises. Ces remises ont été source de différence sociale qui ne naît pas du travail, des études ou d’un mérite individuel, c’est-à-dire qui n’a rien à voir avec les valeurs socialistes mais d’un hasard. Dans le même temps, le tourisme a augmenté rapidement au point de devenir au milieu des années quatre-vingt-dix la première source de devises. La crise économique a été extrêmement aiguë jusqu’en 1995. Après, le pays a commencé à se récupérer et aujourd’hui il enregistre une efficacité économique non négligeable. Cela tient de l’accumulation d’hier et d’une extraordinaire habilité tactique du pouvoir révolutionnaire : la réorientation des relations internationales, des réformes qui ont permis non seulement une survie mais une viabilité à l’économie.

Cependant nous n’avons toujours pas récupéré dans certains aspects de la qualité de la vie d’avant 1989. Autre point essentiel : les attentes des Cubains sont incomparablement plus importantes qu’il y a vingt ans. Alors que l’économie et la qualité de vie s’effondraient, mûrissait, notamment chez les plus jeunes, de l’attente tant du point de vue de la consommation que du propre travail. Et la contradiction sociale se fait d’ailleurs peut-être plus importante.


Ne voyez-vous pas une autre contradiction dans la relation révolution sujet d’histoire et à la fois acteur en construction ?


Fernando Martinez Heredia. Non. Je comprends que la transition socialiste est la forme correcte pour nommer la période qui va de l’établissement d’un pouvoir populaire dans un pays à une société de producteurs libres et associés, sans État, sans classe sociale. Mais le communisme ne me paraît pas possible à l’échelle d’un pays. Donc ce que nous pouvons faire, dans un pays comme le nôtre et dans d’autres, c’est un passage socialiste le plus profond possible. De mon point de vue, cela doit partir de révolutions successives de la propre révolution. Car si elle ne se révolutionne pas elle-même, elle commence à se contenir et peut reculer. Comment faire alors° ? Il n’y a pas de manuels. Tout comme, il a été démontré depuis longtemps que la révolution n’est pas irréversible. Il y a donc bien des raisons d’être dynamiques et éveillés.


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