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Urgence : sauver la presse
Par Patrick Le Hyaric
Directeur de l’Humanité
Vendredi prochain, le président de la République prononcera un discours sur le thème du livre vert des états généraux de la presse écrite.
Avant toute chose, il convient d’insister sur une donnée politique principale. Le débat sur l’avenir de la presse a lieu dans le contexte d’une crise globale de la société et du monde.
Celle-ci provoque un grand désarroi, de grandes inquiétudes et angoisses parmi nos concitoyens pour leur avenir, celui de leur pays et de la planète.
Dans ce contexte si particulier, les débats et les confrontations d’idées sur le devenir de l’humanité sont plus indispensables que jamais. Les citoyens doivent pouvoir s’informer à de
multiples sources, accéder à des décryptages différenciés des événements. C’est ce qui leur permettra d’être des acteurs de la construction d’un monde commun.
Bref, cela fait très longtemps que l’enjeu du pluralisme de la presse n’a pas été si décisif pour la société. Les états généraux ont été un moment de débat et d’expertise utile. Ils
auraient pourtant dû associer plus les journalistes et tous les salariés qui, chaque jour, élaborent, écrivent, impriment, diffusent les journaux. Ils auraient pu aussi se donner les
moyens de mieux cerner les attentes différenciées des lecteurs actuels et potentiels. Ils ont établi nettement, contrairement à certaines assertions, que les coûts de distribution en
France étaient équivalents à ceux des autres pays européens. Une étude de l’inspection générale des finances a aussi montré que les coûts globaux d’impression étaient également proches.
Les états généraux ont confirmé l’extrême profondeur de la crise de la presse dans notre pays et désormais dans toute l’Europe et aux États-Unis.
Les responsables des états généraux proposent une multitude de préconisations. Une bonne partie d’entre elles sont intéressantes. Elles auront notre soutien. Mais le cœur des
recommandations, synthétisé à la fin du livre vert par Bernard Spitz, coordinateur des états généraux, est très inquiétant pour l’avenir du pluralisme. J’y reviendrai.
D’abord, quatre mesures immédiates positives sont proposées. Il s’agit d’un moratoire sur l’augmentation des tarifs postaux, de l’amélioration de la rémunération des marchands de
journaux, d’une plus grande part de la communication institutionnelle confiée à la presse écrite.
Et d’une proposition importante, applicable dès les semaines à venir, celle d’une aide financière exceptionnelle d’urgence pour les journaux d’information générale et politique
littéralement étranglés aujourd’hui par les hausses des coûts de production et de distribution alors que les prix de ventes de nos titres sont déjà élevés et que les recettes
publicitaires se rétractent.
Mais il ne servirait à rien de vanter les résultats des états généraux si c’était pour constater, dans quelques semaines, la fermeture de certaines sociétés éditrices de presse. Aussi
nous nous permettons de demander expressément au président de la République, garant du fonctionnement démocratique de la société et du pluralisme de la presse, de décider d’une telle aide
financière immédiate et exceptionnelle, permettant aux journaux de passer le cap très difficile auquel ils sont confrontés aujourd’hui. Il s’agit en fait, ni plus ni moins, d’empêcher
qu’ils soient étranglés. C’est une question de survie. Une telle disposition avait déjà été décidée en 1993.
Il est fait toujours beaucoup de bruit sur les aides publiques à la presse. Elles s’élèvent à environ 800 millions d’euros. Mais qui parle des exonérations sociales dont bénéficient les
grandes entreprises ? Elles représentent environ 32 milliards d’euros.
Le président de la République a accordé récemment des aides exceptionnelles au secteur bancaire ou à l’automobile. Qu’y a-t-il de plus précieux pour notre République, pour la démocratie
et la citoyenneté que d’assurer l’existence du pluralisme des journaux ? La démocratie n’a pas de prix ! Par contre, sa limitation peut se payer très cher.
C’est cet enjeu fondamental qui nous conduit à faire part de nos profondes inquiétudes sur les orientations principales de la synthèse du livre vert écrite par Bernard Spitz. De loin en
loin, l’orientation générale esquissée consiste à favoriser le transfert de la production des journaux sur le numérique. D’aucuns considèrent sans doute que ce cadre éliminerait plus de
travail vivant dans l’imprimerie comme dans les rédactions. Pourtant, personne n’a pu démontrer que la presse Internet a trouvé un modèle économique viable. L’avenir n’est pas le papier
ou Internet, mais l’un et l’autre, de manière complémentaire. En fait, derrière cette vision générale qui, en apparence, peut plaire, se cache un projet plus profond. Ce seront les
groupes les plus puissants qui auront les moyens de se développer sur la technologie numérique. C’est donc un moyen de renforcer la concentration dans les médias. Car les petits titres
sont aujourd’hui dans l’impossibilité de se doter de rédactions Internet. Or c’est toujours la production de contenu par des équipes de journalistes qui est décisive. Est-on décidé à
aider cela, même de manière transitoire ? À partir de là découle dans cette synthèse une cohérence dangereuse pour le pluralisme et l’existence de journaux indépendants.
D’abords les systèmes coopératifs de distribution sont clairement ciblés. Après d’autres textes d’inspiration libérale, un chapitre du document se permet de titrer : « Faut-il
sauver le soldat Bichet ? » On ne peut qu’être étonné qu’un conseiller d’État puisse ainsi parler d’un parlementaire de la République et du Parlement tout entier qui, au
lendemain de la Libération, ont élaboré et voté une loi permettant la distribution équitable de tous les journaux sur tout le territoire. Cette loi a permis de maintenir un certain
pluralisme et le lancement de quelques journaux.
Nous le disons depuis longtemps, cette loi doit être modernisée, adaptée. Mais il est proposé ici de la contourner jusqu’à la vider de son contenu. Et si la profession ne le fait pas
elle-même, est brandi le couperet de son abolition par le Parlement.
Pour terminer le procès injustifié contre les Messageries de la presse, on envisage de proposer à la presse régionale d’assurer la distribution. Je suis de ceux qui aiment et qui
défendent les journaux régionaux. Mais comment croire que les entreprises de presse régionales, de plus en plus en situation de monopole dans leur région, puissent assurer l’activité des
coopératives de distribution, au premier rang desquelles les NMPP ? Quel enthousiasme mettrait, par exemple, telle entreprise de presse régionale dont la diffusion du samedi et du
lundi dépend, pour partie, des résultats de l’équipe de foot de sa ville, à distribuer un quotidien sportif ? Quel groupe régional accepterait de prendre en charge les coûts de
distribution de l’Humanité et d’autres, s’il n’y a plus les mécanismes de solidarité et de péréquation ? Aucun. Tous nous répondraient à partir de leurs critères et de leurs
contraintes économiques, et cela se comprend.
Un tel système existe déjà au Royaume-Uni et en Allemagne. Dans ces pays, des journaux équivalents à l’Humanité ne sont pas distribués dans le réseau. Si le prétendu garant de la liberté
de diffuser devient le seul vendeur, cela veut dire que le vendeur décide seul des titres à présenter. C’est la fin de la présence de certains titres de la presse quotidienne nationale
chez les marchands de journaux. C’est la fin du droit de choisir pour le lecteur.
D’autre part, sous couvert, tout à fait justifié, d’un meilleur service aux abonnés, les éditeurs sont incités à choisir le portage à domicile. Mais à l’heure actuelle, ce type de
distribution coûte très cher. Il est insupportable financièrement sans aides conséquentes. Dans la foulée, et en lien avec la déréglementation de La Poste, il est demandé à ceux qui
conserveraient les abonnements postés de les payer au tarif dit « de droit commun ». Ce serait la fin du système de péréquation postale et l’impossibilité pour les journaux
d’être distribués. En effet, ce tarif dit « de droit commun » avoisine aujourd’hui 0,70 euro par journal, soit la moitié du prix du quotidien d’aujourd’hui. Est-on en train de
demander aux journaux indépendants de choisir la manière dont ils se feront hara-kiri ? C’est insupportable !
Le comble est la suggestion faite aux marchands de journaux, qui ont déjà une surcharge de travail, de distribuer la presse gratuite ! Et la conclusion de cette nouvelle cohérence
aboutit à la suppression des aides de l’État, sous prétexte de les « repenser », Bernard Spitz insiste sur les « effets pervers des aides qui structurent les comportements
dans une logique conservatrice ». Ainsi, est avancée la fin du principe constitutionnel, selon lequel, dans la République française, l’État est le garant du pluralisme. L’ensemble de
cet échafaudage, auquel risque d’être ajouté la fin du dispositif anticoncentration, dessine un paysage médiatique uniformisé, géré selon les critères de la seule rentabilité, loin des
missions d’information, de décryptage, culturelles et démocratiques de la presse.
Ainsi, si l’on suivait les préconisations de Bernard Spitz, la presse ne serait plus considérée comme une activité culturelle participant au débat d’idées et au lien social, mais
deviendrait une marchandise comme une autre, livrée à la féroce loi du marché capitaliste, au moment où celle-ci démontre sa faillite.
Il est de notre devoir de demander au président de la République de ne pas retenir de telles orientations. Ce serait une voie mortifère. Cela aurait des conséquences sur la société qui
n’acceptera pas une pensée ou une parole unique. Le risque existe même d’ouvrir alors la voie aux extrémismes et aux intégrismes divers, dès lors que la confrontation d’idée serait
limitée.
Nous ne le faisons pas parce que nous serions mus par une attitude passéiste ou corporatiste. Il s’agit d’un enjeu politique de première importance qui concerne tous les républicains,
tous les démocrates. Nous appelons les lectrices et les lecteurs de l’Humanité et de l’Humanité Dimanche, comme celles et ceux des autres journaux, les éditeurs, tous les professionnels
de la presse, quel que soit le journal où ils travaillent, les forces politiques, syndicales et associatives, les parlementaires au débat citoyen et à la plus grande vigilance.
Il s’agit de l’un des enjeux vitaux pour notre démocratie. C’est le pluralisme qu’il faut sauver. Vite !